Invicta

La rédaction : Vous venez de nous offrir un spectacle d’une grande beauté. A plusieurs reprises, le public s’est levé. Avec vous, il a chanté. Puis il n’a plus voulu vous laisser partir. Que s’est-il donc passé ?

Jean-François Bernardini :  Nous avons eu ce soir, comme souvent, un public formidable.

L. R : Oui mais encore ?

J-F B.  Nous sommes sincères, nous disons des choses vraies, qui résonnent à l’oreille de chacun. Aujourd’hui  plus qu’hier peut être, les gens sont en attente de figures qui leur parlent de valeurs, qui leur disent que non, il n’est pas ringard de parler de fraternité, de solidarité ou d’amour. Qu’il n’est pas imbécile d’imaginer un monde où ensemble on danse

L.R. : Vous avez dit « Un Corse qui parle de non-violence, c’est bizarre…  » 

J-F B. La Corse est méconnue. Elle souffre de clichés. Savez-vous qu’au 18 ème, elle a été le berceau de la démocratie avec Paoli, ce petit-fils de meunier, d’une culture exceptionnelle, cet apôtre de la tolérance  qui inspira Hölderlin et Voltaire ? La seule chose qui peut aujourd’hui sauver le monde c’est la non-violence. Le dire ce n’est ni faire de la morale ni jouer au bisounours.  C’est un constat. De grandes âmes nous ont montré la voie : pensons à Gandhi et son combat gagné  pour l’émancipation de l’Inde face au colonialisme. A Martin Luther King et Rosa Parks. A Nelson Mandela et sa nation arc-en-ciel.  Au mur de Berlin dont la chute- on ne le sait pas toujours – a été le résultat de l’ultime grand rassemblement de petits cercles formés au départ de cinq à six personnes. Ils se réunissaient pour trouver le moyen de combattre, avec un credo : kein Gewalt  c’est-à-dire pas de violence.

L.R. Le constat fait, comment agir ?

J-F B. C’est le rôle de la culture que de porter ce message : nous devons résister oui. Mais par l’éducation. Pas par les armes. La non-violence n’est pas un gadget. C’est un esprit, une philosophie, des méthodes d’action. Un outil efficace,   l’Histoire le montre. Et cet outil, il s’apprivoise, son maniement s’apprend. A Umani, fondation de Corse, nous organisons des formations (gratuites ndlr) dans ce sens. Au printemps, nous sommes intervenus à l’IUT de Saint-Denis devant des étudiants d’abord intrigués puis enthousiastes. Ils pourront à leur tour devenir des apôtres de la non-violence .

L.R :  N’est-ce pas un peu utopique ? Les établissements scolaires ne sont pas exempts de violence.  Et à cet âge-là, il vaut mieux coller aux codes du groupe plutôt que s’en écarter ?

J-F B : Utopique? Pas du tout. On ne peut vivre sans idéal. Nos interventions provoquent des prises de conscience aussi bien chez les agressés que chez les agresseurs. L’école est le reflet de la société et elle doit être ouverte à l’extérieur mais elle doit aussi garder son caractère de lieu sacré. Pour le meilleur. Nous mettons en garde contre les dangers du cyberharcèlement. On peut tuer avec des mots. Lorsque je parle de cet adolescent qui s’est suicidé, les élèves écoutent, réfléchissent,  s’expriment et deviennent vigilants.  Certains se dévoilent comme cette jeune fille qui un jour m’a dit, le bouc émissaire dont vous parliez… c’est moi.

 

Deux jeunes femmes brunes patientent dans le hall, derrière les demandeurs d’autographes, de dédicaces, de photos. Déterminées à attendre, jusqu’au bout de la nuit, que l’artiste enfin se libère…

« We come from Israël. Straight here to meet you. God knows the important things you bring to the world with your words. It’s like water for people wanting to drink […] We need people like you over there. »
« Nous venons d’Israël.  Directement ici pour vous rencontrer. Dieu sait l’importance de  votre parole pour le monde. Elle est comme l’eau pour ceux qui ont soif. […] Nous avons besoin de gens comme vous là-bas… »

Quelques minutes denses.  L’échange se clôt par un chassé-croisé de cartes, deux accolades émues. « We must not be afraid, we’ll win... »

 

 

 

 

 

 

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